L’artiste : Gerda Wegener
Née le 15 mars 1886 à Hammelev (alors dans l’Empire allemand), Gerda Gottlieb grandit à Hobro, au sein d’une famille conservatrice d’origine française. Elle est la seule des enfants à atteindre l’âge adulte. En 1902, elle quitte le foyer familial pour intégrer l’Académie royale danoise des beaux-arts de Copenhague.
C’est là qu’elle rencontre, puis épouse en 1904, le peintre Einar Wegener.
La même année, elle expose pour la première fois à la galerie d’art de Charlottenborg. Ce n’est qu’après l’obtention de son diplôme, en 1907, que sa carrière démarre réellement. Son tableau Le Portrait d’Ellen von Kohl déclenche une vive controverse : on l’accuse de plagier la Renaissance italienne. Gerda se tient à l’écart du tumulte, mais ce scandale contribue paradoxalement à sa notoriété.
« Après de nombreuses années d’oubli, un signe annonciateur du printemps est réapparu dans l’art danois. »
L’artiste Gudmund Hentze sur le Portrait d’Ellen von Kohl de Gerda Wegener dans Politiken en 1907.
Elle remporte ensuite deux concours et collabore avec le journal Politiken, pour ses croquis intitulés « Femmes de Copenhague » et « Figures de la rue ».
Après un voyage en Italie et en Angleterre, elle s’installe à Paris en 1912 avec son époux. Ils y fréquentent la bohème artistique et se lient d’amitié avec de nombreux créateurs. Gerda devient illustratrice de mode, notamment pour le magazine Vogue.
À la surprise du public, Einar abandonne sa carrière pourtant prometteuse pour soutenir celle de son épouse. Gerda se consacre alors davantage aux portraits. Le public admire son travail et la beauté envoûtante de son modèle… jusqu’à ce qu’il découvre qu’il s’agit en réalité de son mari. Tandis que Gerda revendique ouvertement sa bisexualité, Einar explore son identité de genre, prend le nom de Lili Elbe, porte des vêtements féminins et se présente comme la « belle-sœur » de Gerda. Lili fut pendant longtemps le sujet central de son œuvre.
En 1914, lorsque la guerre éclate, Gerda devient caricaturiste pour Monjoie, La Baïonnette, Le Rire et Fantasio, où elle développe un style sensuel. Elle collabore également avec La Vie parisienne et Le Sourire, pour lesquels elle réalise des gravures de mode et des illustrations érotiques, probablement jusqu’en 1926.
À partir de 1918, elle illustre aussi des ouvrages de luxe, produisant de grandes compositions originales tirées en gravures sur cuivre et colorisées à l’aquarelle. Elle expose ses portraits de femmes au Salon d’automne et au Salon des indépendants, et signe plusieurs créations publicitaires.
En 1930, Lili Elbe entreprend sa transition et obtient officiellement un changement d’identité. Le couple est contraint d’annuler son mariage — les unions entre femmes n’étant pas reconnues. Lili subit alors plusieurs opérations de réassignation sexuelle, mais décède en 1931 à la suite de complications lors d’une greffe d’utérus.
Gerda refait brièvement sa vie avec l’aviateur italien Fernando Porta au Maroc, avant de retourner ruinée au Danemark en 1938. Elle expose pour la dernière fois en 1939, sans succès, puis vend des cartes postales peintes à la main pour subvenir à ses besoins. Elle meurt en 1940, dans une grande précarité, peu après l’invasion de son pays par les nazis. Le peu qu’elle possède est vendu aux enchères.
Son art
Gerda Wegener est une artiste danoise dont le style se situe entre l’Art nouveau et l’Art déco.
Au cours de sa carrière, elle réalise de nombreuses illustrations pour la presse et l’édition, des tableaux, dont beaucoup de portraits, mais aussi des vitraux, des mosaïques, des décors de boutiques de luxe, ainsi que quelques bandes dessinées.
D’abord illustratrice pour la presse humoristique et les magazines de mode, notamment La Vie parisienne, Fantasio, Le Rire et Vogue, elle développe un style raffiné, sensuel et mondain, qui devient rapidement la signature de ses portraits féminins.
Ses modèles, des femmes longilignes, élégantes et affirmées aux yeux de biche et à l’attitude conquérante, incarnent une féminité moderne et puissante, image de la femme fatale. Ce sont souvent des mondaines, représentées avec une intensité et une assurance qui défient le regard du spectateur.
En peignant fréquemment son épouse, Lili Elbe, femme transgenre, Gerda Wegener explore subtilement les notions de genre d’identité et de représentation du féminin. Elle joue sur les codes de la féminité et de la masculinité : si elle représente des femmes autonomes et sûres d’elles, elle bouscule aussi la représentation des hommes, qu’elle dépeint avec des lignes plus douces et des silhouettes plus élancées qu’à l’époque.
Dans les années 1920–1930, elle réalise des illustrations et peintures plus audacieuses destinées à des ouvrages érotiques, où la séduction féminine tient une place centrale. Ces images, longtemps publiées de manière confidentielle, seront parfois qualifiées d’« érotisme lesbien » et contribuent à son image d’artiste transgressive, en rupture avec les normes de son temps.
Son talent est reconnu lors de l’Exposition internationale des arts décoratifs de 1925, où elle remporte deux médailles d’or et une médaille de bronze.
Après une période d’oubli relatif, son œuvre est redécouverte, exposée et vendue aux enchères avec succès. En 2015, le film The Danish Girl de Tom Hooper, inspiré du roman de David Ebershoff publié en 2000, popularise de nouveau l’histoire de Lili Elbe et redonne de la visibilité au travail de Wegener. En 2016–2017, une grande exposition lui est consacrée au musée d’art moderne ARKEN, suivie d’une tournée internationale.
L’historienne de l’art Andrea Rygg Karberg décrit l’artiste comme « la Lady Gaga des années 1920”
L’œuvre : Reine de coeur / Solitaire
1928 – Paris – Peinture à l’huile – 100 x 81 cm
Collection privée
Une jeune femme est assise, les jambe nonchalamment croisée, sur une chaise : un pied replié sous sa cuisse, l’autre posé sur une seconde chaise.
Devant elle, une table où sont éparpillés les éléments d’une scène intime : un jeu de cartes étalé, un journal, une bouteille, deux verres, un cendrier et un paquet de cigarettes. C’est un moment de loisir, de détente.
L’arrière-plan met en scène une armoire en bois ornée d’objets décoratifs, renforçant l’ambiance intime et domestique de la scène.
Elle porte une robe courte rouge framboise, à manches courtes. Sa coupe au carré, reflètent la mode de l’époque.Son jupon apparaît légèrement. À ses pieds, d’élégantes chaussures en peau de serpent à talons. Maquillée, les yeux mi-clos, une cigarette à ses lèvres rouges, elle nous regarde.
Dans sa main, elle tient la Dame de cœur qu’elle s’apprête à jouer. Son jeu : le solitaire.
Et pourtant… il y a bien deux verres sur la table.
Serait-ce une invitation ?
Interprétation
Reine de cœur – Portrait de Lili, de Gerda Wegener, est une œuvre emblématique de l’Art déco, réalisée à une époque où les formes artistiques se réinventent. Pionnière dans son domaine, Wegener y déploie une grande maîtrise des couleurs et de la composition. Dans ce contexte de rupture esthétique, la peinture affirme l’importance de l’individualité et de l’expression personnelle.
Avec ce portrait, l’artiste ne se contente pas de représenter la beauté de son modèle, Lili Elbe : elle saisit aussi l’esprit libre et audacieux de son époque. Les coups de pinceau souples et les teintes délicates invitent à la contemplation, laissant affleurer une émotion subtile. L’œuvre dépasse ainsi le simple portrait pour devenir une célébration de l’identité et du désir d’exister pleinement.
Souvent représentée douce et innocente, Lili apparaît ici sous un jour différent : celui d’une pécheresse provocante. Elle joue aux cartes — un motif longtemps associé, dans l’histoire de l’art, aux plaisirs dissolus et considéré comme impie au XVIᵉ siècle.
C’est la véritable Lili, de chair et de sang, que nous voyons ici : une femme émancipée, dotée d’une assurance sensuelle. Il est donc tout naturel qu’elle tienne entre ses mains la Reine de cœur.
C’est en modèle sûre d’elle que Lili regarde le spectateur avec une défiance ambiguë. Le portrait, riche en détails, souligne sa posture gracieuse, les motifs Art déco et les coups de pinceau affirmés, révélant l’attachement profond de Gerda à son art et surtout à Lili Elbe.
A savoir
Pendant les années 20, s’est construit un discours complexe et profond sur le troisième genre, sur la neutralité de genre et la possibilité d’effectuer une transition de sexe. Plusieurs identités sont possibles et étaient possible à l’époque. les artistes s’habillent et de coiffent comme elles veulent et montrent leurs corps et leur image comme elles le souhaitent. La bisexualité et l’homosexualité féminine sont relativement acceptées, notamment dans les milieux mondain parisiens.
Citation de Gerda Wegener
« La femme doit libérer ses instincts et qualités féminines, jouer sur son charme et remporter la compétition avec l’homme grâce à sa féminité, jamais en essayant de l’imiter. »
Gerda Wegener, 1934
La carte : The Empress
Choisir ce tableau pour représenter l’Impératrice, c’est aller au-delà du féminin et de la fertilité traditionnellement associés à cet archétype. C’est questionner le genre et les stéréotypes liés aux femmes en plaçant ces attributs dans le regard d’une personne en transition.
Lili Elbe est l’une des premières femmes trans connues à avoir eu recours à des opérations d’affirmation de genre au début du XXᵉ siècle. Mais au-delà de l’histoire médicale, ce qui frappe, c’est la construction d’une identité féminine pleinement assumée.
Dans le tarot, l’Impératrice évoque souvent la féminité incarnée, la fertilité créatrice, la puissance douce et la capacité de faire advenir ce qui n’existait pas encore.
Lili incarne cela d’une manière presque littérale : elle fait naître sa propre identité. Sa féminité n’est pas simplement héritée ou assignée ; elle est affirmée, façonnée, revendiquée. On peut y voir une forme de création de soi, qui rejoint l’énergie créatrice de l’Impératrice.
Dans cette histoire, Gerda Wegener joue un rôle essentiel. Elle ne se contente pas de peindre une muse : par son regard et par son art, elle participe à l’émergence de Lili. Elle crée un espace pictural où sa féminité peut exister pleinement, à une époque où cela était presque impensable.
Cette dynamique renvoie directement à l’Impératrice comme figure de création artistique : celle qui donne forme, rend visible et fait éclore.
Gerda devient ainsi l’Impératrice qui crée l’image et Lili l’Impératrice qui l’incarne. Dans le tableau, Lili n’est pas passive. Elle tient la Dame de cœur. Autrement dit : elle se tient elle-même dans sa main. C’est un détail presque parfait pour l’Impératrice : une femme qui joue la carte de sa propre souveraineté.
Le rouge, la cigarette, la posture relâchée, le regard direct : tout évoque une féminité assumée, sensuelle et libre.
Il semblait alors intéressant de proposer une Impératrice double, née d’un couple emblématique des années 1920 : une Impératrice queer. L’Impératrice n’est plus seulement la mère, la fertilité biologique ou la féminité normative. Elle devient la puissance de se créer soi-même, la souveraineté du corps et la liberté d’habiter son identité.
Une femme qui fait exister sa vérité au delà des normes.
Sources
https://fr.wikipedia.org/wiki/Gerda_Wegener
https://en.wikipedia.org/wiki/Gerda_Wegener
https://www.biography.com/artists/gerda-wegener
https://fr.wikipedia.org/wiki/Lili_Elbe
https://awarewomenartists.com/artiste/gerda-wegener/
https://www.lambiek.net/artists/w/wegener_gerda.htm
https://www.theguardian.com/lifeandstyle/2015/sep/28/gerda-einar-wergener-danish-girl-trans-painter
https://www.wikiart.org/fr/gerda-wegener
https://www.wikiart.org/fr/gerda-wegener/solitaire-queen-of-hearts-lili-1928
https://uploads0.wikiart.org/00333/images/gerda-wegener/solitaire-queen-of-hearts-lili-1928.jpg
https://www.riseart.com/fr/guide/2287/couple-dartistes-lgbt-gerda-wegener-et-lili-elbe
https://artvee.com/dl/queen-of-hearts-portrait-of-lili/
https://artvee.com/artist/gerda-wegener/
https://artblart.com/tag/queen-of-hearts-lili/
https://www.frieze.com/article/gerda-wegener
https://www.artchive.com/artwork/solitaire-queen-of-hearts-lili-gerda-wegener-1928/
https://www.dailyartmagazine.com/lili-elbe-and-gerda-wegener/
https://www.instagram.com/p/C4k3bx6AgxD/
https://www.youtube.com/watch?v=BRiY2ZYzqVs
https://blog.artsper.com/en/a-closer-look/women-artists/gerda-wegener-art/
https://arthive.com/fr/artists/81729~Gerda_Wegener/works/573283~Solitaire
Pionnières. Artistes dans le Paris des années folles – au musée du Luxembourg en 2022
Andrea Rygg Karberg, « Quand une femme peint des femmes », dans Gerda Wegener (catalogue d’exposition). Arken, 2015, p. 28.
https://fr.euronews.com/culture/2017/01/04/danemark-expo-gerda-wegener-aux-frontieres-du-genre