L’artiste : Dorothea Tanning

Née à Galesburg dans l’Illinois en 1910, Dorothea Tanning est issue d’une famille d’immigrants suédois. Petite, elle fuit le puritanisme de sa ville natale à travers les livres de Lewis Caroll, Hans Christian Andersen ou Oscar Wilde. Elle est rapidement attirée par des études artistiques : après 2 ans au Knox College, elle part pour le Chicago Academy of Fine Art (où elle ne reste que 3 semaines) puis New York, poursuivant sa carrière dans la publicité. Mais en 1936, elle découvre les surréalistes lors de l’exposition : Fantastic Art, Dada and Surrealism.

En 1941, Julien Levy, le directeur artistique des grands magasins Macy’s, la repère et lui propose d’exposer dans une galerie. Il l’introduit auprès des surréalistes en exile. Deux ans plus tard, Dorothea fait partie des 31 femmes exposées à l’Art of This Century gallery de Peggy Guggenheim, dont le mari, Max Ernst, est ébloui par Birthday, autoportrait de Dorothea Tanning.

Ils se revoient, tombent amoureux. Ensemble, ils partent pour l’Arizona, puis la France et New York, avant de faire construire leur maison à Sedona. En 1946, Dorothea est sollicitée par Balanchine pour réaliser des décors et des costumes de plusieurs ballets. Sa vie se partage entre la France et les Etats Unis jusqu’à la mort de Max Ernst. Elle rentre alors à New York où elle ouvre un studio dans les années 80.

Elle abandonne la peinture 10 ans plus tard pour se consacrer à l’écriture et la poésie avant de s’éteindre en 2012.

Son art

Artiste talentueuse et autodidacte, son style onirique et figuratif du début de carrière va évoluer au fil du temps. Inspirée par le fantastique et la littérature gothique, sa rencontre avec les surréalistes va lui ouvrir un nouveau champ d’expression. D’abord méticuleuse et précise, elle va devenir moins explicite, plus suggestive.

Dans les années 50, son travail change radicalement et ses images deviennent de plus en plus fragmentées et prismatiques.

« Vers 1955, mes toiles se sont littéralement brisées… J’ai brisé le miroir, pourrait-on dire. »

A la fin des années 60, elle expérimente l’abstrait à travers des “sculptures molles” dont il reste aujourd’hui des exemples au Centre George Pompidou (installation Hôtel du Pavot, Chambre 202).

Elle s’initie à la gravure qui, avec peintures, dessins, collages, sont les supports qu’elle produira le plus dans les années 80. A la fin de sa carrière, ses dernières peintures à l’huile, Another Language of Flowers, **représentent 12 fleurs illustrant des poèmes.

Elle est considérée sur la scène new-yorkaise comme une des personnalités pionnières de l’expression féminine américaine d’après-guerre. Sur la toile, elle exprime ses fantasmes sexuels, ses angoisses et des peurs remontant à l’enfance et l’adolescence sous forme d’hallucinations visuelles. Le corps féminin est au cœur de ses préoccupations et représentations.

Elle connaît 4 rétrospectives de son vivant dont la première s’est tenue au Centre Georges Pompidou en 1974 et la dernière en 2000 à Philadelphie pour célébrer l’acquisition du célèbre autoportrait de Tanning de 1942, Birthday.

L’œuvre : Birthday

1942 – New York – Peinture à l’huile – 102,2×64,8 cm

Un appartement labyrinthique, des portes s’ouvrent sur des espaces vides. On devine du papier peint mais la décoration reste sobre, voir inexistante. Le parquet est luisant. Ce décor semble animé, vivant.

Devant nous se dresse l’artiste, le regard direct, la coiffure effilochée. Elle vient d’ouvrir la porte pour pénétrer cet enfilade étrange. Sa chemise est défaite, exposant une poitrine nue. Cette tenue rappelle l’époque victorienne, manches de soie violette bouffantes avec de la dentelles, dont le tissu semble se prolonger de manière organique.

Dans la matière, on devine des corps de femmes enchevêtrés, sorte de racines qui descendent le long de la jupe sombre qui recouvre ses jambes.

Pieds nus, elle est précédée par une créature étrange. L’animal, griffe dehors, recroquevillé, semble prêt à bondir, les yeux grands ouverts.

Interprétation

Dans cette œuvre phare, Dorothea semble calme et décidée. Elle nous invite à la suivre dans ce passage qui mène à une infinité de nouvelles possibilités. Enfilade de portes ouvertes, perspectives infinies, ce décor ne dit rien de la destination mais annonce plutôt la profondeur de l’exploration qui nous attend.

La chemise de l’artiste fait allusion à ses années d’enfance dans une petite ville puritaine. La poitrine nue semble être un message, un défi, une démonstration du désir de se débarrasser du passé oppressant, des craintes de sa famille pour le sort de cette fille rebelle.

On peut interpréter la jupe de racines comme une envie de métamorphose, de germer dans la nature. Les corps laisse deviner un sous texte plus érotique : peut être une volonté d’exprimer une sensualité présente mais dissimulée, de se déshabiller des conventions qui enlisent.

La créature qui apparaît au premier plan est appelé le « Lémur ailé » par l’historienne de l’art Whitney Chadwick :

« le lémurien apparaît comme un messager de l’inconscient libéré par le rêve ; la fréquence avec laquelle cette image apparaît dans les peintures d’artistes femmes suggère son adoption comme une sorte de talisman des pouvoirs visionnaires féminins »

Leonora Carrington, Remedios Varo et Valentine Hugo ont également représenté cet animal magique. Associé à la nuit, au monde spirituel, c’est un être fantastique, venu d’un autre monde qui apporte une dimension onirique au tableau. Il peut avoir une fonction de familier ou de guide dans le parcours qui attend l’artiste à travers les différents passages qui lui sont offerts.

Certain.e.s critiques d’art comparent cet autoportrait de Dorothea Tanning à celui de Leonora Carringtom.

Les deux tableaux représentent les artistes en compagnie d’une créature fantastique. Les portes de Tanning et la fenêtre de Carrington peuvent être interprétées comme des symboles des capacités créatives et d’ouverture des possibles.

L’autre point commun entre les deux artistes est le lien qu’elles ont eu avec Max Ernst. Leonora l’a fréquenté à partir de 1937, avant son mariage avec Peggy Guggenheim.

 

Autoportrait (1938) Peinture à l’huile – 65×81,3 cm

Autoportrait Leonora Carrington

Citation de Dorothea Tanning sur l’œuvre

“ Au début, il n’y avait qu’un seul tableau, un autoportrait. C’était une toile modeste selon les standards actuels. Mais elle remplissait mon atelier new-yorkais, l’arrière-salle de l’appartement, comme si elle avait toujours été là. D’abord, c’était la pièce ; j’avais été frappé, un jour, par un fascinant assemblage de portes – entrée, cuisine, salle de bains, atelier – serrées les unes contre les autres, attirant mon attention par leurs plans antiques, leurs lumières, leurs ombres, leurs ouvertures et fermetures imminentes. De là, il était facile de passer à un rêve d’innombrables portes. Peut-être était ce en quelque sorte un talisman pour les événements en cours, une itération d’un événement silencieux, des densités de lignes façonnées dans un presse-papier de cristal du temps où rien n’était censé apparaître, si ce n’est la toile achevée […]. ”

Extrait de Birthday, Santa Monica : The Lapis Press, 1986 , p. 14

La carte : The Fool

Le Fou, dans le tarot, c’est l’archétype du commencement, du pas dans l’inconnu. Il est à la fois vulnérable et libre, naïf et visionnaire, guidé par une force spontanée et authentique.

Il avance à découvert, sans artifice, sans protection, sans vraiment savoir où il va. Il ne connaît pas encore son rôle et s’expose à l’aventure, à l’exploration, à la découverte. On dit souvent du Fou qu’il se jette dans le vide : il avance, inconscient, vers un précipice qu’il ne regarde pas. Le chien est là pour lui rappeler de faire confiance à son instinct, une alerte fidèle qui peut le retenir en cas de danger.

Dans Birthday, on retrouve plusieurs éléments qui résonnent avec cette énergie.

Il y a d’abord une vulnérabilité assumée : la figure centrale, à moitié nue, ne semble ni honteuse ni fragile. Elle se tient droite, nous affronte du regard. Elle ne possède rien, mais sa seule présence dégage une force intérieure presque communicative, un élan volontaire inspirant. L’artiste se tient au seuil d’une porte qu’elle vient d’ouvrir avec détermination. Derrière elle, un espace obscur, labyrinthique, presque infini, où elle avance sans savoir ce qui l’attend. Plus qu’un mouvement, le tableau devient une invitation silencieuse à traverser. Comme le Fou, elle a un familier : une créature hybride issue d’un rêve, incarnation de son instinct dans ce monde onirique.

Avec Birthday, s’ajoute une dimension organique absente de la carte du Fou.

Le vêtement‑racine évoque quelque chose qui pousse, qui grandit en soi, qui s’ancre dans la matière. C’est mouvant, vivant, comme une plante qui respire et habite la toile autant que celle qui la porte. Les corps enchevêtrés au sein de ces racines vibrent et se mélangent, ajoutant un érotisme viscéral, non pas tourné vers la séduction, mais vers la pulsation intime d’un corps qui se transforme et se souvient. On a l’impression que l’artiste est en train de se faire devant nous : elle n’est pas encore, elle va devenir, se nourrissant de façon presque primitive.

Je me demande si les corps que l’on aperçoit dans les racines ne sont pas un prolongement d’elle-même, destiné à s’ancrer dans le monde, à prendre conscience. Peut‑être sont‑ils aussi la représentation d’autres femmes, celles qui ont été là avant elle, et qui, par leur présence, lui permettent de se construire et de trouver élan, force et énergie.

En choisissant cette œuvre pour incarner le Fou, j’ouvre une dimension de continuité. C’est en avançant dans l’inconnu, en dépassant les frontières du réel, en assumant leur corps et leurs aspirations que de nombreuses femmes ont pu exister au monde et inscrire leurs noms dans le temps.

Sources